
L’Esprit a élu domicile sous forme d’éther,
quintessence des éléments, dans la « caverne du cœur ». Il sous-tend à la fois l’Univers et chaque être créé. « L’haleine de Dieu, écrit Théophile d’Antioche, est ce qui donne vie à tout. Et s’il
retenait son souffle, tout s’anéantirait ». Il s’étend dans l’atmosphère et se concentre au fond de l’homme.
Chacun sait aujourd’hui les vertus hygiéniques et thérapeutiques de la respiration. Lente et contrôlée, elle revivifie l’organisme. L’oxygène visite alors des régions du cerveau généralement peu
irriguées. Elle réveille les couches archaïques de l’encéphale – le paléo-cortex -, et point seulement les deux hémisphères du cerveau. On en est venu à penser que le paléo-cortex représente
l’indistinction dans laquelle vit encore le tout jeune enfant, avant que celui-ci passe au moi conscient ; qu’il correspond peut-être à la conscience primordiale, à ce « visage d’avant la naissance
» que se propose d’atteindre le bouddhisme, cependant que le christianisme préconise de redevenir « petit enfant ».
On ne sait pas assez non plus que la respiration stimule également l’hémisphère droit, siège de l’intuition, de la globalité systématique, de la créativité ; elle relève par suite le niveau de
conscience. Un niveau de conscience plus élevé ne fait pas seulement accéder à une plus grande maturité, il fait vivre dans plus de lucidité, dans le présent, dans la joie. Alors, on se prend à
rêver et à se poser la question : Si un grand nombre d’individus consentait seulement à respirer mieux, l’air ne passerait-il pas mieux entre eux et l’élévation du niveau de conscience ne
modifierait-il pas la qualité relationnelle avec soi-même et avec autrui ? C’est à des écoles du bien-respirer qu’il faut se hâter de confier le soin d’assainir la communauté humaine, de lui
apprendre à s’ouvrir aux brises régénératrices qui font le printemps de l’existence… A condition – cela va de soi – que l’air environnant soit non pas celui des cités empesées d’oxyde de carbone,
mais celui des forêts et des cimes.

Apprendre à être en respirant. Tout le secret est là. On ne respire pas seulement pour déployer ses poumons et nourrir le sang ; respirer est une activité liée à une dimension spirituelle. C’est
pratiquer le bouche-à-bouche avec le ciel.
Par la respiration, l’homme réunit en lui l’extérieur et l’intérieur, procède à un échange qui, pour peu qu’il dépasse le plan seulement instinctif, et devienne conscient, maîtrisé, se fait
communion avec le cosmos tout entier, activité sacrée, rituel. L’homme cesse d’être isolé en face du reste de l’univers, et d’un univers qui ne lui est rien ; il s’y installe, en devient partie
intégrante. Le simple filet de son souffle est le cordon ombilical qui le rattache à ce ventre maternel qu’est la « caverne du monde ».
Paroles d’urgence – Jean Biès - éditions Terre du Ciel